La nostalgie des années 80 n’est qu’une illusion de plus. Elles fascinent les jeunes et réconfortent les autres. Elles sont recyclées au ciné, à la télé et ailleurs, jusqu’à nourrir un sentiment parfois déconnecté de la réalité. Elles ont été euphoriques, mais aussi quel mirage ! Objectivement, elles n’ont été ni plus faciles, ni meilleures.
Version prépubliée de l’article à paraître prochainement dans le magazine Recto Verseau de juillet 2026.
Il y a déjà plus d’un demi-siècle, pour se démarquer d’une population proprette, bien-pensante, laborieuse et ennuyeuse, on portait des pantalons patte d’éléphant et de longues jupes chiffon. Loin de l’élégance sophistiquée des grandes maisons de couture, nos apparitions étaient généreuses et chatoyantes. On voulait respirer, vivre, échapper au tu dois, il faut et à la conformité. On voulait créer et non subir. On voulait de l’espace et nos habits étaient entre autres l’expression de cette nécessité.
Or, l’autre jour, quel n’a pas été mon étonnement, quand j’ai vu apparaître au coin d’une rue cette silhouette d’un autre temps. Elle s’approchait d’un pas allègre, l’air de clamer qu’elle avait toute sa vie devant elle et je me suis sentie projetée d’un coup vers ma jeunesse et mon rêve d’une vie libre et heureuse.
Ça m’a fait un bien fou, parce que là, devant moi, s’était rematérialisé ce rêve. Cette femme, jeune respire la conscience d’être soi, elle se déplace dans la rue sans effort, elle baigne dans son élément et ne semble pas concernée par ce qui l’entoure tout en en faisant partie.
Chaque nouvelle génération, nos enfants et nos petits-enfants viennent au monde porteurs de ce même rêve et ainsi, le renouvellement se perpétue d’âge en âge. En apparence, le monde se transforme, les civilisations s’épanouissent puis se dessèchent, mais l’essence humaine est inaltérable et elle est l’inspiration pour le renouvellement dans le monde.
Dans les années 1970-80, nous sommes allés chercher le renouveau en Orient. Déçus par les religions officielles qui nous semblaient dépourvues de spiritualité authentique, désillusionnés par l’engagement politique, beaucoup d’entre nous se sont réorientés vers une démarche individualiste centrée sur la réalisation de soi. C’était la grande période indienne des gourous, yoga, méditation ou celle japonaise des arts martiaux, judo, karaté, aïkido, Reiki, sans compter les routards à la découverte des potions magiques et des plages nudistes.
Quoi qu’on en dise, une période fabuleuse qui a facilité la mixité de population et l’interpénétration des cultures orientales et occidentales. La croissance et le bien-être individuel semblaient infinis et garantis pour toujours : peace and love forever.
La réalité finit toujours par rattraper le rêve. Le rêve modèle la réalité et réciproquement, la réalité actualise le rêve. L’expérience vécue par les adeptes d’Osho dans les années 1980 en est une illustration parfaite. L’ashram de Pune (Inde), débordé par l’afflux grandissant de chercheurs spirituels venus des quatre coins du monde, a conduit la communauté d’Osho à s’établir en Oregon (États-Unis). En l’espace d’une année, les Sannyasins ont transformé un immense ranch désertique abandonné en une oasis avec lacs artificiels, bassin de décantation, cultures, élevages, un réseau de routes et de petites habitations pour quelques milliers de personnes. Nous voulions créer pour nous, un eldorado écologique et spirituel : vivre, travailler et méditer ensemble d’une manière authentique. Concrétiser notre rêve de vivre ensemble heureux pour toujours, ce qui ne nous semblait possible qu’en nous éloignant de la société conventionnelle et de son attitude mentale.
Après cinq ans, en raison de confrontations avec la population locale, Osho et ses adeptes ont dû quitter le ranch, laissant derrière eux tout ce qu’ils avaient construit. Une année plus tard de retour en Inde, à l’Ashram de Pune, le rêve toujours intact s’investissait dans une créativité décuplée, mais ajustée à la réalité et mieux intégrée à la société.
En fait, la vision d’Osho n’a jamais été la réalisation d’une communauté alternative et encore moins d’une nouvelle religion. Son rêve n’est pas l’utopie d’un monde nouveau, ce qui impliquerait qu’un petit groupe d’individus peut dominer le monde, ce qui est absurde. Ce qu’il propose, c’est que nous nous libérions des attitudes mentales qui créent inutilement de la souffrance. De nous éveiller en conscience, afin de comprendre et de démanteler ces mécanismes empruntés et inconscients qui gouvernent nos attitudes. Ainsi, en nous renouvelant, nous évoluons constamment de pair avec un monde nouveau.
Impossible de nier que la planète est actuellement entrée dans une période de crise. Le mode peace and love, cool en toutes situations, nous sommes tous des citoyens du monde touche à ses limites et – inutile de faire l’autruche – il ne survivra pas tel quel. Mais le rêve humain et son potentiel de résilience demeurent intacts.
Dans les discours de la série The Book of Wisdom que Osho a tenus dans son ashram à Pune (Inde) en février 1979, il mettait déjà en garde :
« Vous pourriez être la dernière génération qui a la possibilité de se rebeller, et si vous ne vous rebellez pas, il se peut qu’il n’y ait plus d’autres chances. L’humanité peut être réduite à une existence de type robotique. Alors rebellez-vous tant qu’il est encore temps. Je ne pense pas qu’il reste beaucoup de temps. Peut-être seulement cette dernière partie du siècle, ces 20 ou 35 prochaines années. Si l’humanité peut se rebeller dans ces 25 prochaines années, c’est la dernière opportunité ; sinon, les gens en seront totalement incapables, leur inconscient programmé par la société les dominera. »
Au moment où Osho prononçait ces paroles, il n’y avait encore ni PC, ni smartphones, ni IA et pourtant, il pressentait la possibilité d’une telle évolution. Il a mis toute son énergie pour éveiller ceux qui l’ont approché et je refuse de penser qu’il est trop tard.
Avec la mega surveillance de l’IA, l’effritement du niveau de vie et l’avancée des populismes totalitaires, la rébellion devient de plus en plus compliquée. Mais tous les jours en lisant les journaux ou en écoutant nos enfants, je découvre que dans toutes les couches de la société se répand une soft rebellion. L’Australie interdit les smartphones aux moins de 16 ans, on s’engage pour maintenir le paiement en liquide, on organise le co-voiturage et la co-location, on choisit le fitness, le yoga ou le sport plutôt que la chimie pour se maintenir en forme, on remplace la nourriture carnée par celle à base de végétaux, les sentiers de randonnée voient défiler de joyeuses bandes de marcheurs, le sacrifice total pour sa carrière ne séduit plus.
Partout, la quantité peut être remplacée par la qualité. On reviendra forcément à davantage de production locale, les énergies renouvelables progresseront, regardons autour de nous, il y a tellement de bonnes raisons de penser que nos petits-enfants se débrouilleront aussi bien que nous : ils garderont de notre génération ce qui s’est avéré bénéfique, rejetteront le reste et inventeront de nouvelles voies.
Pour cela, nous devons encourager la rébellion contre l’endoctrinement, les fake news et la propagande guerrière. Ne jamais baisser les bras et saisir la moindre opportunité : il ne faut à aucun prix abandonner le rêve d’une planète heureuse.
Chinta B. Strubin
Espace Keola
1091 Grandvaux