Restons humains
par Chinta B. Strubin
Article paru dans Recto Verseau février 2026
Du fait de sa nature, le monde est en constante évolution et la notion de permanence de l’impermanence est bien connue ! Cette vérité, vous l’avez entendue et exprimée des centaines de fois. Le changement, on le veut bien, c’est fun, c’est motivant, surtout quand c’est pour le mieux. La machine à laver, la voiture, les chaînes de montage, l’avion, les voyages, les libertés d’expression, de comportement, de choix de profession, sexuelle, la télé, l’ordi, le smartphone, Insta, Tic Toc, Chat GPT, le travail à 80, 60, 40%, l’individu au centre de l’attention, une évolution fulgurante sur trois générations… nous avons apprécié.
Nous espérions surfer indéfiniment sur cette vague, mais depuis quelque temps, nous pressentions que le train allait devenir incontrôlable et qu’il allait probablement crasher dans le mur un jour ou l’autre. On a tenté d’actionner le frein d’urgence : écologie, reforestation, énergies renouvelables, thérapies, fitness, information, plus jamais la guerre, certains y ont cru, d’autres non et nous abordons finalement l’année 2026 avec une gueule de bois.
Et cette fois, je ne suis pas sûre qu’une petite aspirine, un peu de repos et un brin de distance puissent faire l’affaire. Un jeune Burkinabé de 17 ans a demandé à l’IA de créer une vidéo dans laquelle une journaliste annonce qu’un coup d’état survenu en France menace la position du Président Macron. La vidéo est virale, vue des millions de fois et facebook refuse de la retirer, parce qu’elle ne contrevient pas aux règles d’utilisation de la plate-forme.
Ça fait naturellement sourire plein de monde, y compris mon petit diablotin intérieur, mais tout de même, ce genre de plaisanteries met en cause la sécurité des Etats et par conséquent la mienne. Je n’étais pas dupe, je savais que des groupements politiques, des gouvernements malveillants ou des intérêts économiques menaient leur guerre à coup de fake news, mais là ? N’importe qui, n’importe où sur le globe, peut fourguer n’importe quoi à ce réseau aveugle, de plus en plus déconnecté de la réalité. La limite entre fiction et réalité est non seulement devenue floue, elle a disparu. Tout est vrai et tout est faux en même temps. A chacun sa vérité et à chaque vérité son moment. Où est la différence entre l’imaginaire et la réalité, puisque de toute manière toutes les formes pensées sont maya et que nous évoluons au quotidien dans un rêve éveillé ?
Tout de même, remettons nos pieds sur terre. Cette nouvelle a été un choc pour moi, c’est la première fois de ma vie que j’ai l’impression que les ponts vers les valeurs du passé ont définitivement été coupés. Cette fois, la rupture me paraît totale, irréversible, la transformation de la société foudroyante et mon pauvre mental est bien incapable d’imaginer comment sera notre société même dans six mois. C’est vertigineux, angoissant quand je considère ce vide. Mais c’est en même temps insignifiant quand je me dis que depuis des milliers d’années, ont succédé aux époques de paix et d’abondance, des périodes de guerre et de destruction et que la vie a toujours été la plus forte. Que le phœnix est toujours rené de ses cendres. Pour l’instant, cette pensée fonctionne pour moi, elle crée une distanciation et me permet d’atterrir dans mon présent qui est encore stable.
L’IA, on l’encourage dans le monde du travail et à l’école, mais est-on vraiment conscient des conséquences que cela implique ? Dans tous les pays d’Europe des statistiques dénoncent l’affaiblissement des capacités mentales et de la force de résilience psychique des enfants et des adolescents. Que vont devenir nos sociétés si elles acceptent de déléguer leur organisation et leur développement à des machines ?
Je lisais l’autre jour dans le journal Le Temps, le message d’un professeur de l’EPFL. Celui-ci tonnait qu’il était arrogant de la part des êtres humains de penser qu’ils étaient les détenteurs uniques de l’intelligence et qu’il était de notre devoir de développer l’IA puisqu’elle pouvait nous rendre plus intelligents. Très bien, je suis la première à confirmer que l’intelligence ou l’information sont des phénomènes universels et mystérieux et que nos cerveaux ne sont que les réceptacles et les interprètes de cette manne céleste.
Cependant, de quelle intelligence parle-t-on ? Les promoteurs de l’IA tels que ce Professeur semblent ignorer l’intelligence du corps physique, de la biochimie, de ce qui est fondamentalement humain. Que font-ils de l’intelligence du cœur, de l’intelligence du ventre ? De la sensibilité, des émotions, de l’intuition ? De la quête de sens tellement indispensable à la bonne santé mentale, psychique et physique des humains ? Et du contact avec la nature ?
En conclusion, restons humains. Posons la question de ce qui fait la différence entre nous et la machine IA. Nous sommes biochimiques, intimement interconnectés au Vivant. La machine est métallique, électronique et déconnectée du Vivant. Nous sommes les créateurs de cette machine et devons le rester. Nous devons nous battre avec tous les moyens disponibles, afin de ne pas devenir les esclaves de la machine et des quelques-uns qui en tiennent encore les rênes. Je dis encore parce que certains scientifiques admettent déjà que l’IA adopte des comportements qu’ils n’ont pas programmés et qui dénotent une certaine autonomie de la part de la machine.
Dans ce sens, parents, enseignants, thérapeutes et politiciens peuvent jouer un rôle déterminant en mettant en garde contre les dérives et les effets indésirables d’une technologie envahissante et annihilante. En Australie, le gouvernement interdit l’accès aux réseaux sociaux aux moins de 16 ans. C’est peut-être une décision discutable, mais elle est le premier jalon d’une tendance qui je l’espère va se renforcer et s’ajuster.
Il est de notre devoir à nous, adultes, de faire preuve de résilience et de veiller à ce que toutes les formes d’intelligence, la créativité, les connaissances, la capacité de raisonnement et de discernement demeurent bien éveillés en chacun-ne. Et pour cela, je ne connais qu’une méthode vraiment efficace : la méditation, l’éveil de la conscience, de la capacité d’observer la réalité sans crainte et sans à priori. Le développement d’une vision panoramique doublée d’une action intelligente.